Les jeunes en transition vers l’âge adulte (TVA) sont majoritaires parmi la population pénale, qu’il s’agisse des 16-18 ans dans le système de justice des mineurs (1) ou des 18-30 ans dans celui pour adultes (2,3). La TVA est justement une période charnière dans les parcours de vie de ces jeunes, que ce court article propose de mieux comprendre. Elle renvoie à une période de construction de soi et d’autonomisation, aux bornes d’âge floues (autour de 16 à 30 ans, voire parfois 35 ans) (4–6). Plus particulièrement, il s’agit d’un processus caractérisé par des transitions multiples et interreliées dans plusieurs sphères de la vie (ex. éducative, relationnelle), qui sont aujourd’hui plus tardives (ex. l’âge d’entrée dans la parentalité recule), non linéaires (ex. il est courant de travailler avant l’obtention d’un diplôme) et réversibles (ex. il est possible de vivre dans un logement autonome, puis de retourner vivre au domicile parental quelques années plus tard) (7,8). Ce processus est aussi marqué par des inégalités entre jeunes et influencé par leurs contextes de vie et sociaux (9–11). Les indicateurs de TVA des jeunes suivis au pénal sont d’ailleurs inquiétants, avec une insertion en emploi complexe, des défis d’accès au logement, de santé, etc. (12). Leur processus de TVA est aussi fortement influencé par le suivi pénal, c’est-à-dire par les contraintes et défis induits par l’encadrement pénal (13–16).
Pour les jeunes suivis dans le système pénal, leur parcours est souvent analysé sous le prisme des carrières criminelles (17) et du désistement du crime (18–22). L’éloignement de la délinquance représente en effet une attente sociale forte aux débuts de l’âge adulte et, dans un contexte où la gestion des risques de récidive structure l’intervention pénale (23,24), la compréhension de l’engagement dans la criminalité fait l’objet de beaucoup d’attention. Les travaux criminologiques expliquent alors que vieillir constitue un facteur explicatif des carrières criminelles, avec l’idée que la majorité des individus s’éloignent de la délinquance dans la première moitié de la vingtaine (25,26). Les transformations identitaires et la maturation psychosociale amènent également les individus à progressivement modifier leurs activités et à s’éloigner de la criminalité (27–29). Enfin, des évènements (ex. mise en couple) agissent comme des points tournants importants, qui soutiennent l’éloignement des activités criminelles (21,30,31).
Il se trouve que ces grandes explications du processus de désistement du crime (32,33) pointent des éléments liés aux trois dimensions – chronologique, vécue, et statutaire – qui constituent l’âge de la jeunesse et le processus de TVA (7). C’est ce que nous avons montré à partir d’une recherche sur l’action publique sociopénale destinée aux jeunes judiciarisés sous la Loi sur le système de justice pénale pour les adolescents (LSJPA) (34,35). Ce projet mobilise les récits de 16 jeunes de 17 à 19,5 ans suivis sous la LSJPA à propos de leur parcours passé, présent et leurs aspirations futures. De manière générale, les résultats montrent que la TVA est grandement marquée par l’avancée biologique et chronologique en âge que les bornes d’âge institutionnelles (ex. les majorités civile et pénale) viennent découper en étapes communes (7). Pour les jeunes rencontrés, le fait de devenir ou d’être majeur représente à cet égard un passage important, qui incite à éviter d’entrer dans le système pénal pour adultes après un parcours passé vécu comme long et perdu, parce qu’écoulé en institution (i.e. placement sous garde de la LSJPA). S’ajoute à cette dimension chronologique de la TVA un âge vécu, marqué par la construction identitaire (36) et la valorisation de l’expression de soi, ses choix, et de son autonomie (37). Pour les jeunes rencontrés, les peines passées de la LSJPA ont contraint leur autonomie et ils souhaitent désormais s’éloigner du système pénal. Dans ce contexte, le regard qu’ils portent sur eux-mêmes évolue et ils se voient désormais comme étant en train de « passer à autre chose », loin de la criminalité. Ces évolutions s’accompagnent enfin de changements sociaux, alors que l’âge statutaire de la TVA est aussi marqué par des transitions et le fait de remplir de nouvelles obligations sociales (ex. devenir parent) (6,38). Pour les jeunes interrogés, remplir de nouveaux rôles sociaux, notamment celui de travailler, leur permet de rester occupés, loin du système pénal, et est au cœur de leurs projections futures pour une vie meilleure. Ces trois dimensions – chronologique, vécue et statutaire – au cœur de la TVA s’articulent finalement dans le cheminement des jeunes suivis sous la LSJPA, incitant à davantage porter le regard sur les expériences qu’ils font de ce processus caractéristique de la jeunesse. Cela est d’autant plus important que la TVA fait l’objet de beaucoup moins d’attention que pour d’autres catégories de jeunes (ex. ceux suivis en protection de la jeunesse) (12,15,34,39). Dans notre recherche, l’âge chronologique, et plus particulièrement l’approche des 18 ans, revêt une importance particulière dans les parcours, notamment dans la mesure où elle symbolise la majorité pénale et le risque d’entrer dans le système pénal pour adultes. Cela vient souligner l’importance de s’intéresser à ce seuil d’âge charnière qui structure l’intervention pénale, d’autant plus que la TVA est un processus qui se poursuit bien au-delà des 18 ans. D’ailleurs, des pays occidentaux se questionnent depuis plusieurs années sur les implications de ce seuil de la majorité pénale à 18 ans dans les parcours juvéniles et la nécessité d’adapter l’intervention pénale en direction des jeunes en TVA (40,41).
En somme, tous ces éléments nous invitent à porter le regard sur les expériences des jeunes judiciarisés de leur TVA (42), au-delà du prisme des carrières criminelles et de l’étiquetage pénal (15). Cela permet en effet de mettre en lumière les enjeux qu’ils vivent pendant ce processus charnière des parcours de vie, et dans quelle mesure elles se distinguent de celles d’autres jeunes dans une perspective de compréhension des inégalités vécues dans la TVA.
Nous menons actuellement une recherche sur la question en faisant un état des lieux des interventions menées en direction des jeunes en TVA, au croisement des systèmes de justice des mineurs et pour adultes à l’Institut Universitaire Jeunes en Difficulté du CIUSSS Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal.
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