Dans les quelques lignes qui suivent, je m’efforcerai de questionner nos façons d’aborder l’éthique, en recourant à une analogie tirée de la mythologique grecque, dans l’espoir de dévoiler certains écueils et certains points de cécité qui marquent les réflexions éthiques et déontologiques dans le champ criminologique. En transposant progressivement les enseignements de cette épopée antique aux pratiques d’intervention, je tenterais de montrer pourquoi tout intervenant ou intervenante qui souhaite contribuer à une véritable justice sociale se doit de constamment remettre en question son approche de l’éthique.
Cette image est celle du mythe des Argonautes et de la Toison d’Or. Pour celles et ceux qui ne seraient pas familiers avec ce récit, le mythe des Argonautes et de la Toison d’Or raconte l’épopée de Jason et de ses compagnons, entraînés dans une quête périlleuse. Héritier légitime du trône d’Iolcos, Jason est contraint à l’exil après que son oncle se soit emparé de la Cité. Avec ces compagnons, il se lance alors à la recherche de la Toison d’Or, un artefact aux pouvoirs prodigieux, qui lui permettrait de reconquérir le trône. Dans cette fuite qui se fait conquête, le héros et ses compagnons prennent la mer à bord d’un navire encore inachevé : l’Argo. Contraints de bâtir leur navire au fil du voyage, les Argonautes travaillent patiemment leur embarcation, pièce par pièce, tandis que les défis imposés par la mer et le destin les poussent à redéfinir sans cesse leur trajectoire. À chaque tempête, à chaque épreuve, le voyage des Argonautes se redéfinit, et avec lui, le navire lui-même. Ce n’est qu’au prix de ce travail incessant de (re)construction et de réorientation qu’ils parviennent à saisir la Toison d’Or.
Si les Argonautes n’avaient pas retravaillé leur navire ou n’avaient pas ajusté leur trajectoire au gré des épreuves, ces voyageurs se seraient rapidement égarés, et auraient péri sans pouvoir réparer l’injustice du trône usurpé. Ce mythe offre un parallèle intéressant pour mettre en exergue un problème fondamental qui frappe, à mon sens, un trop grand nombre d’intervenants et intervenantes: celui d’envisager l’éthique comme la Toison d’Or, et non comme le navire des Argonautes. En qualité d’ancien étudiant, désormais professeur, j’ai en effet l’opportunité de constater comment les étudiants et étudiantes, dont plusieurs sont maintenant des acteurs de terrain, abordent les enjeux éthiques et déontologiques comme une finalité à atteindre, plutôt qu’un processus sur le long terme qui ouvre le chemin vers le but ultime de l’intervention (je reviendrai plus loin sur la nature de ce but). Effectivement, une fois les études terminées, et souvent après avoir manifesté peu d’enthousiasme envers les cours théoriques et les réflexions éthiques, plusieurs personnes franchissent une dernière fois les portes de l’université, convaincue que le diplôme symbolise la fin des réflexions théoriques et éthiques. À mon sens, cette perception est non seulement erronée, mais elle s’avère risquée, voire dangereuse.
La raison est simple : l’éthique ne saurait se réduire à un idéal figé à atteindre, elle s’appréhende plutôt comme un exercice de réflexion à continuellement renouveler et donc un travail à faire sur soi-même jour après jour tout au long de la carrière.
Pour vous en faire la démonstration, je vous propose deux questions somme toute simples (tentez de répondre à ces questions avant de continuer le texte).
À vos yeux, qu’est-ce qu’une « bonne » éthique ? ; et 2) comment bien approcher éthiquement les règles déontologiques ?
Si vous avez essayé de répondre à ces questions, vous aurez certainement remarqué que formuler une réponse s’avère plus que complexe. En réalité, même un professeur d’éthique ne pourrait offrir une réponse définitive à ces questions. Effectivement, les réflexions éthiques ne sont ni fixes, ni universelles, ni absolues. L’éthique doit plutôt être appréhendée comme une constante remise en question des principes établis (ex. règles déontologiques, cadres directeurs des institutions, etc.), une constante remise en question des visées sociales des institutions (ex. contrôler de la marginalité, façonner les modes de vie par la contrainte, etc.) et constante une remise en question des implications et des conséquences de nos actions (ex. institutionnaliser la vulnérabilité, perpétuer les souffrances, etc.), etc.
Bref, l’éthique doit être comprise comme une sempiternelle série de remises en question à l’égard desquelles il n’existe pas une « bonne » réponse prédéterminée à atteindre.
Similairement aux Argonautes, il nous incombe donc de continuellement travailler notre navire, tout en nous interrogeant constamment sur la nécessité d’ajuster les directions du gouvernail. D’ailleurs, si un intervenant ne remet pas en question les principes déontologiques régissant ses actions ni les cadres institutionnels et sociétaux dans lesquels il évolue ; celui-ci ne risque peut-être pas de se perdre en mer comme les Argonautes, mais il s’expose en revanche à la très forte probabilité de perpétuer des injustices et les souffrances.
Pour conclure avec l’analogie, si l’éthique est le navire des Argonautes, quelle est cette Toison d’Or autrement dit quel est le but ultime de l’intervention que nous poursuivons ? À mes yeux, il s’agit d’acquérir la capacité de poser des actions transformatrices auprès de nos frères et soeurs de cette grande famille appelée « humanité », tout comme la capacité à remédier aux injustices structurelles et plus largement la capacité à façonner un monde meilleur.
Une question demeure toutefois, comment s’assurer de bien construire notre navire, comment choisir les bonnes pièces, comment se demander si nous prenons les bonnes directions ? À mon sens, il faut s’acharner à bûcher et encore bûcher les théories critiques en criminologie, car seules ces théories peuvent nous aider à prendre conscience des implications de nos actions et de nos points de cécité. Une tâche laborieuse, certes, mais d’une importance capitale. Je reviendrai peut-être plus largement sur cette question dans un autre billet. Mais pour le moment, vous trouverez dans ma bibliographie deux suggestions de lectures pour ceux et celles qui voudraient s’inspirer de la philosophie des Argonautes.
Bibliographie
Côté-Lussier, C. Moffette, D. et Piché, (2020). Enjeux criminologiquesb contemporains. Ottawa : Les Presses
de l’Université d’Ottawa.
Souryal, S. et Whitehead, J. (2019). Ethics in criminal justice: In search of the truth. New York : Routledge.