Voir ce que l’on ne voit pas toujours
De nombreux jeunes suivis en vertu de la Loi sur le système de justice pénale pour les adolescents
(LSJPA) ont des parcours de vie marqués par des traumatismes (Baglivio et al., 2014; Lafortune et al., 2015; Laurier et al., 2015). Selon Graf et al. (2021), plus un jeune cumule des expériences traumatiques dans l’enfance, plus il est à risque d’entrer en contact avec le système de justice, la maltraitance subie pendant l’enfance augmentant potentiellement de 50 % la
probabilité d’agir des délinquants ultérieurs (Graf et al., 2021). De plus, un nombre élevé d’expériences de vie adverse chez les jeunes serait associé à un risque accru de délinquance juvénile grave, violente et persistante (Fox et al., 2015).
Le concept de trauma complexe fait référence à un ensemble de séquelles développementales résultant d’expériences traumatiques à caractère interpersonnel, souvent marquées par la trahison, la répétition ou la chronicité, et survenant à des périodes particulièrement vulnérables du développement.
(NCTSN; Felitti et al., 2009). Le trauma complexe se manifeste chez certains jeunes par des comportements parfois déroutants, tels que l’opposition, le retrait, la désorganisation ou encore l’impulsivité. Trop souvent, ces réactions sont interprétées par les intervenants comme de la provocation, de l’opposition ou de la manipulation plutôt que reconnues comme des mécanismes de survie ou des réponses adaptatives à un environnement perçu comme menaçant (Blaustein et Kinniburgh, 2018). Repenser ces comportements à la lumière du trauma permet de mieux comprendre les jeunes et d’adapter les interventions en conséquence.
Le trauma complexe en contexte LSJPA : ce que les intervenants doivent savoir
Depuis plusieurs années, les avancées scientifiques soulignent l’importance de tenir compte de l’exposition aux traumatismes dans le cadre des interventions auprès des adolescents contrevenants (Astridge et al., 2023; Baglivio et al., 2014; Laurier et al., 2015). Cette proposition incite à considérer les impacts potentiels des traumas sur le développement et les relations interpersonnelles.
Le trauma complexe engendre des impacts neurodéveloppementaux qui doivent être pris en compte dans toute analyse criminologique ou psychosociale. Les altérations cérébrales liées à l’exposition chronique à des événements de vie adverses peuvent notamment affecter la régulation émotionnelle, l’attachement et la construction identitaire (Blaustein et Kinniburgh,2018). Cela peut se manifester par une impulsivité marquée, une méfiance généralisée, une hypervigilance et des difficultés relationnelles, en l’occurrence dans le rapport à l’autorité. Ces jeunes peuvent présenter des comportements d’opposition, de rupture de lien, de désengagement ou encore des conduites à risque. Il est important de replacer ces comportements dans le contexte d’une adaptation à un vécu traumatique afin de mieux évaluer les trajectoires individuelles et adapter les réponses judiciaires ou les interventions en conséquence.
Comprendre l’impact du trauma complexe sur la dynamique des jeunes suivis en LSJPA
La connaissance des séquelles du trauma complexe offre une lunette aux intervenants afin de mieux comprendre certains comportements, certaines réactions et/ou certaines conduites à risques.
Chez les jeunes en situation de trauma complexe, les effets sur la relation d’aide peuvent être marqués par une difficulté à établir un lien de confiance avec les intervenants (Blaustein et Kinniburgh, 2018).
Cette méfiance peut se traduire par un manque d’adhésion aux mesures proposées ou par des attitudes d’évitement, de retrait ou même de sabotage, perçue à tort comme de la mauvaise volonté. Dans la sphère sociale, ces jeunes peuvent également adopter des attitudes de repli, de confrontation ou de désengagement (Blaustein et Kinniburgh, 2018), rendant l’intervention plus complexe.
Par ailleurs, certaines pratiques institutionnelles, comme la contention, l’isolement, les interventions autoritaires ou une application trop rigide du cadre, peuvent agir comme réactivation traumatique, aggravant les réactions de défense et compromettant la relation (Villalta et al.,2018).
La compréhension des dynamiques liées au trauma peut ainsi éviter des ruptures de lien, des escalades de comportement et dans certains cas, une récidive. Il est donc essentiel que les institutions et les professionnels adaptent leurs approches pour éviter de reproduire des schémas traumatiques et favoriser une véritable alliance avec ces jeunes.
Adapter l’intervention : principes d’une approche sensible au trauma
Une approche sensible aux traumas incite à voir au-delà des comportements, d’approcher la réalité en se détachant des manifestations, des symptômes et des étiquettes. Si le trauma complexe n’a pas de lien de cause à effet direct avec la délinquance ou la récidive, il n’en demeure pas moins que le trauma complexe a des impacts indéniables sur les facteurs de risque associés au passage à l’acte délinquant.
L’expérience de sécurité, qu’elle soit physique, psychologique, sociale ou morale, constitue une pierre angulaire de l’intervention en contexte de trauma complexe (Blaustein & Kinniburgh, 2018). Avant toute exigence ou demande, il est primordial d’instaurer un climat sécurisant, fondé sur la qualité du lien, la prévisibilité des interventions et la cohérence des actions. Une des premières conditions consiste à créer un cadre de rencontre stable et prévisible, afin de prévenir l’activation du système de réponse au stress. Cela implique de réfléchir avec soin à plusieurs éléments : la structure des rencontres, le choix du lieu, l’établissement de routines, ou encore l’intégration de rituels. Par exemple, proposer un environnement calme, un cadre constant et des repères temporels clairs, comme des routines quotidiennes ou des rituels marquant les étapes clés de la semaine, favorise un sentiment de sécurité et de continuité chez
les jeunes (Boscoville, 2023).
L’alliance thérapeutique fait référence à la qualité et à la solidité de la relation de collaboration établie entre les jeunes et les intervenants (Biehal, 2008). En contexte de suivi, une alliance bien établie permet au jeune de se sentir en sécurité et de développer un lien de confiance significatif avec un adulte de référence. Cette relation commence à se tisser dès la première rencontre, puis se construit, s’approfondit et nécessite un travail constant pour être maintenue tout au long du suivi. Les intervenants peuvent nourrir cette alliance en adoptant une posture sécurisante, collaborative, respectueuse et empreinte d’empathie (Branson et al., 2017). Ces postures se manifestent par des gestes concrets au fil de l’intervention, tels que le geste de solliciter la perception du jeune face à sa situation, l’impliquer dans la définition de ses objectifs et l’inviter à choisir les moyens qui lui conviennent pour les atteindre. Il est aussi pertinent d’explorer régulièrement comment le jeune perçoit le suivi et d’évaluer sa satisfaction à l’égard des rencontres (Biehal, 2008).
Afin de soutenir le développement des jeunes, il est pertinent que les intervenants leur transmettent des connaissances sur les émotions ainsi que sur le fonctionnement du cerveau (Blaustein et Kinniburgh, 2018). En agissant comme modèles positifs et en créant un environnement favorable aux apprentissages, ils contribuent à renforcer les compétences socioémotionnelles des jeunes. Certains thèmes liés aux effets potentiels du trauma peuvent également être abordés au fil du suivi, notamment la compréhension du système d’alarme (système de réponse au stress) et les stratégies de régulation émotionnelle (Blaustein et Kinniburgh, 2018).
Finalement, adopter une approche sensible au trauma signifie également anticiper et minimiser les risques que nos structures, nos pratiques ou nos gestes puissent être perçus comme des réactivations traumatiques.
Cela suppose une reconnaissance claire que certaines interventions coercitives peuvent elles mêmes être traumatisantes et engendrer des répercussions. Réduire les risques de retraumatisation implique une vigilance constante, notamment en ce qui concerne l’exposition des jeunes à certaines mesures, telles que les interventions physiques en unité, les mesures de contention ou encore les sanctions limitant leur liberté (Villalta et al.,2018).
Vers une pratique plus humaine
L’objectif de cet article était de mieux comprendre comment le trauma influence la relation d’aide, les réponses aux interventions et la capacité du jeune à respecter les mesures judiciaires. Il propose une réflexion ancrée dans la pratique sur l’impact du trauma complexe dans le suivi des jeunes LSJPA et sur les ajustements concrets fondés sur les principes d’une approche sensible au trauma. L’historique traumatique n’excuse pas les gestes mais le reconnaître permet de mieux intervenir, d’encourager une posture réflexive et ancrée dans le respect du développement du jeune. Un intervenant qui adopte une approche sensible au trauma peut devenir une véritable figure de réparation.
Bibliographie
Plusieurs pistes d’intervention proposées dans cette section proviennent du programme Lotus, de Boscoville, qui a été implanté dans la majorité des CISSS et CIUSSS du Québec. Lotus est l’une des initiatives permettant de réfléchir l’offre de service LSJPA en intégrant des interventions sensibles au trauma
(https://www.boscoville.ca/services/programmes/lotus/).
Astridge, B., Wen Li, W., McDermott, B., Longhitano, C. (2023). A systematic review and meta-analysis on adverse childhood
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Baglivio, M. T., Epps, N., Swartz, K., Huq, M. S., Sheer, A., & Hardt, N.S. (2014). The prevalence of adverse childhood experiences (ACE) in the lives of juvenile offenders. Journal of Juvenile Justice, 3(2), 1–17.
http://www.journalofjuvjustice.org/JOJJ0302/article01.htm.
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Blaustein, M. E. et Kinniburgh, K. M. (2018). Treating traumatic stress in children and adolescents: How to foster resilience through attachment, self-regulation, and competency. Guilford Publications.
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NCTSN (https://www.nctsn.org/) est un site Web américain qui a pour objectif d’augmenter les standards et l’accès aux traitements en
lien avec le trauma complexe.
Villalta L, Smith P, Hickin N, Stringaris A. (2018) Emotion regulation difficulties in traumatized youth: a meta-analysis and conceptual review. Eur Child Adolesc Psychiatry.