Environ 20% de la population canadienne présente un problème de santé mentale répondant à un critère diagnostique, que ce soit un trouble anxieux, un trouble dépressif ou un trouble d’abus de substances. Les troubles mentaux graves pour leur part, soit ceux qui sont considérés comme entravant sérieusement ou gravement une ou plusieurs activités importantes de la vie, sont plus rares; que l’on parle de troubles bipolaires (1,2%) ou de troubles psychotiques (0,4%). Néanmoins, les personnes vivant avec ces problématiques subissent beaucoup de stigmatisation, particulièrement en ce qui concerne leur risque de violence. Par exemple, la majorité de la population croit que les personnes avec un problème de santé mentale représentent un risque de violence. Dans les journaux, les deux problématiques sont souvent entremêlées et peu de place est laissée aux nuances.
Pourtant, le lien entre violence et trouble mental n’est pas si évident. Deux éléments sont à considérer par rapport à cette relation. Premièrement, les troubles mentaux ne sont pas une cause nécessaire à la violence : la majorité des événements violents ne sont pas perpétrés par des personnes qui présentent un problème de santé mentale. On estime à environ 6% la proportion de la violence en lien avec les troubles mentaux graves.
Deuxièmement, les troubles mentaux ne sont pas une cause suffisante à la violence : la majorité des personnes qui présentent un problème de santé mentale ne commettent pas de délits violents. Moins de 10% des personnes qui présentent un trouble mental grave commettront un délit violent. Certes, lorsqu’on regarde les données brutes de la perpétration de délits violents, les personnes qui présentent des troubles mentaux graves semblent avoir un risque de violence plus élevé, soit entre 2 à 4 fois plus de risque que les personnes ne présentant pas de trouble. Toutefois, cette prévalence doit être interprétée avec prudence, puisqu’elle ne prend pas en considération différents facteurs de vulnérabilité plus présents chez les personnes présentant un problème de santé mentale : pauvreté, isolement social, utilisation de substances, victimisation. Les études qui prennent en considération ces facteurs de vulnérabilité, dans le but de comparer à des populations présentant des facteurs de risque similaires, constatent que le risque de violence est davantage lié à ces circonstances qu’au trouble mental lui-même.
Cette surreprésentation dans la perpétration de délits est toutefois beaucoup plus faible que la surreprésentation que l’on observe dans les établissements de détention : on retrouve 10 fois plus de personnes avec des troubles mentaux graves dans ces établissements que dans la population générale. Que pourrait expliquer ce déséquilibre? L’explication se trouve forcément entre la commission d’un délit et l’incarcération; un processus judiciaire défavorablement biaisé pour cette population.
On peut concevoir le système de justice comme une autoroute, avec plusieurs bretelles de sortie, à différents moments du processus pénal : signalement, arrestation, mise en accusation, verdict de culpabilité, sentence de détention. Certains individus poursuivront leur route dans le système pénal, alors que d’autres arriveront à l’éviter : par exemple, une infraction qui ne mène pas à une arrestation ou un verdict de culpabilité. Toutefois, certains biais font en sorte que certaines personnes ont moins de chance de prendre ces bretelles de sortie.
Les études ont montré que les personnes qui présentent un problème de santé mentale sont plus enclines à être signalées à la police, à être arrêtées, à être mises en accusation, à être condamnées, et à être incarcérées.
La taille de ces biais, pris indépendamment, peut sembler mineure, mais lorsqu’additionnés au fur et à mesure des différentes étapes du système de justice, elle devient substantielle. Ce processus de sélection, en défaveur des personnes présentant des problèmes de santé mentale, mène à une surreprésentation importante dans le système carcéral, système qui a des effets délétères, particulièrement pour cette population.
Différentes stratégies peuvent être mises en place, à différents niveaux, pour éviter ces conséquences néfastes de la judiciarisation et des épisodes de détention chez les personnes présentant des problèmes de santé mentale; favorisant plutôt une offre de services adaptée. D’abord, et de manière prioritaire, il est possible d’intervenir en amont, en prévention, afin d’éviter que des événements tragiques se produisent, en améliorant l’accessibilité des services en santé mentale, mais aussi en diminuant la stigmatisation à laquelle fait face cette population qui mène à des préjugés défavorables dans toutes les sphères de leur vie, incluant leurs expériences pénales.
D’autre part, une fois engagées sur l’autoroute du système pénal, différentes mesures de diversion du système pénal peuvent être mises en place, dans le but de privilégier la prise de bretelles de sortie. Ces mesures permettent d’éviter la détention, de favoriser l’accès aux soins, et de diminuer les probabilités qu’un nouvel acte criminel soit perpétré. Ces mesures ne doivent toutefois pas devenir la seule solution, et une stratégie en amont devrait être privilégiée pour éviter un effet pervers contre productif de judiciarisation dans le but d’obtenir des services.
Toutefois, si on veut pérenniser les effets de ces stratégies, les services, le suivi et les efforts menant au rétablissement doivent être réfléchis sur le long terme.
Il faut donc aussi maximiser l’accessibilité à des soins en aval, suite à une judiciarisation, pour optimiser les chances de rétablissement pour ces personnes, ainsi que pour limiter les risques que d’autres événements tragiques se produisent et que les personnes qui vivent avec des problèmes de santé mentale se retrouvent dans un cycle de portes tournantes, qui ont des effets néfastes sur leur vie.
C’est avec cette vue d’ensemble que la surreprésentation des personnes avec des problèmes de santé mentale dans le système pénal doit être comprise et des stratégies d’intervention doivent être mises en place sur différents fronts pour arriver à atténuer ce problème de société.
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