Nos grands défis

Mot de la présidente
Écrit par Josée Rioux, criminologue

Depuis quelques années, la santé mentale occupe davantage l’espace médiatique. Pourtant, lorsqu’on observe le système judiciaire ou les services sociaux, on constate que ce sujet reste encore largement négligé. De nombreuses personnes vivant avec des troubles mentaux se retrouvent confrontées à un système où les ressources demeurent insuffisantes. Au lieu d’être soutenues, elles s’enlisent dans un cycle mêlant souffrance, marginalisation et récidive. La relation entre santé mentale et criminalité est donc devenue un enjeu majeur. Comment mieux dépister ces troubles ? Comment accompagner ces personnes, qu’elles soient incarcérées ou en milieu ouvert ? Et surtout, comment rompre avec la fameuse « porte tournante » entre la prison et la communauté ?

L’une des causes de cette situation réside dans la précarité extrême de nombreuses personnes concernées : absence de logement stable, manque de revenus, isolement social. Certaines ont recours à la consommation de drogues ou d’alcool pour survivre au quotidien. Faute de réponses adaptées, la société délègue trop souvent à la police et à la prison des problèmes qui relèvent avant tout de la santé publique. Or, une prison n’est pas un hôpital. Elle n’a pas vocation à soigner. Pire encore, l’incarcération peut aggraver les troubles psychiques : isolement, stress, violence du milieu carcéral… un véritable cercle vicieux.

Un manque criant de ressources

Que ce soit en milieu communautaire ou en détention, le constat est le même : les ressources sont insuffisantes. Les délais d’attente pour consulter un psychiatre ou un psychologue s’allongent, et les organismes communautaires débordent. Trop souvent, les personnes en crise se retrouvent sans suivi, jusqu’à la rupture.

De plus, nombre de personnes judiciarisées n’ont jamais bénéficié d’un diagnostic clair. On les étiquette comme « violentes » ou « instables », sans qu’une évaluation clinique sérieuse ait été menée. Pourtant, un diagnostic précoce dans le parcours judiciaire pourrait transformer la prise en charge : il permettrait d’adapter les interventions et d’orienter vers les bons services. Sans cela, on improvise, au détriment des plus vulnérables. Pour remédier à cette situation, le ministère de la Sécurité publique a créé des postes d’agents d’intégration sociale, chargés d’assurer un meilleur accompagnement des personnes aux besoins complexes. Ces initiatives représentent un pas en avant, mais elles doivent s’appuyer sur une évaluation rigoureuse, une médication appropriée, un suivi soutenu et des programmes de réhabilitation ancrés dans la communauté.

Le défi du retour dans la communauté

La sortie de prison constitue un moment critique. Trop de personnes quittent l’établissement sans plan de réinsertion : ni logement, ni emploi, ni suivi médical. Pour une personne fragile psychologiquement, cette absence de repères mène souvent à l’itinérance… et à une nouvelle arrestation.

Des solutions existent : des structures d’hébergement adaptées, avec encadrement flexible, qui offrent non seulement un toit, mais aussi un accompagnement vers l’autonomie — gestion de la médication, insertion professionnelle, suivi thérapeutique. Dans plusieurs pays, des programmes comme Housing First (« le logement d’abord ») ont démontré leur efficacité pour stabiliser les parcours de vie.
Appliqué à la réinsertion post-carcérale, ce modèle pourrait briser le cycle de la récidive.

Par ailleurs, certains pays ont instauré des tribunaux de santé mentale, dont l’objectif est de proposer un traitement plutôt qu’une peine d’emprisonnement aux personnes accusées souffrant de troubles psychiatriques. Les résultats sont prometteurs : baisse de la récidive, amélioration de la santé et économies pour l’État. Toutefois, ces tribunaux demeurent rares et sous-financés.

Au Québec, le programme PAJ-SM progresse, mais son champ d’application reste limité. Il est urgent d’en élargir l’accès.

Investir dans la santé mentale : un choix de société

Aborder la question de la santé mentale et de la criminalité, c’est parler de la société tout entière. Lorsqu’on ne soigne pas en amont, c’est le système judiciaire qui assume les conséquences. Or, incarcérer coûte plus cher que traiter — et surtout, ne règle rien.

Investir dans la santé mentale, c’est investir dans la sécurité publique, mais aussi dans la dignité humaine. C’est reconnaître que chacun mérite une seconde chance et qu’avec un accompagnement adéquat, la réinsertion est possible.

Conclusion

La santé mentale demeure le parent pauvre de la réinsertion sociale. Trop de personnes souffrantes croupissent encore en prison, privées de soins adaptés. Ressources limitées, diagnostics manquants, hébergement insuffisant : les défis sont nombreux. Pour changer la donne, il faut renforcer les services, développer des tribunaux spécialisés, former les intervenants et construire de véritables passerelles entre prison et communauté. La santé mentale ne doit plus être perçue comme un problème secondaire, mais comme une priorité collective. Parce qu’en fin de compte, prendre soin des plus vulnérables, c’est aussi prendre soin de toute la société.


Bibliographie

Commission de la santé mentale du Canada – La santé mentale et le système de justice pénale (2020).
Institut national de santé publique du Québec – Portrait de la santé mentale au Québec.
Ministère de la Sécurité publique du Canada / Service correctionnel du Canada – Santé mentale en milieu correctionnel (rapports annuels).
Rapport du Protecteur du citoyen (2022) – La prise en charge des personnes incarcérées ayant des troubles mentaux.
Statistique Canada – Santé mentale et incarcération : tendances et profils sociodémographiques (2021).