Adolescence, santé mentale et violences armées : Une combinaison explosive

État de la situation
Écrit par René-André Brisebois, M. Sc., criminologie
Écrit par Chantal Fredette, Ph. D., criminologie

Les premières décennies des années 2000 sont marquées par une nette tendance à la baisse des crimes attribuables aux personnes mineures (voir le tableau 1 ). En revanche, une inquiétante tendance à la hausse est observée entre 2021 et 2024 (+ 50 %) au Québec, comme dans le reste du Canada (+ 40 %).

Tableau 1. Taux de personnes âgées de 12 à 17 ans inculpées d’un crime, Canada et Québec, 2000 à 2024

Bien qu’il soit prématuré d’y voir une progression croissante, cette tendance doit néanmoins être prise au sérieux. Une hausse du taux de crimes commis par les jeunes est observée pour la plupart des catégories d’infraction. L’indice de gravité des crimes avec violence qui leur est imputable connait aussi une progression (voir le tableau 2 ) qui serait principalement due à une augmentation des voies de fait, des agressions sexuelles, des vols qualifiés et des infractions relatives aux armes à feu.

Tableau 2. Indice des crimes avec violence chez les personnes âgées de 12 à 17 ans, Québec, 2000 à 2024


La proportion croissante de violences armées dont sont responsables les jeunes depuis la fin de la pandémie de la COVID-19 est alarmante (voir le tableau 3 ). Avant 2020, les taux moyens de personnes mineures inculpées d’avoir braqué une arme à feu, d’en avoir utilisé une lors de la commission d’un délit ou d’en avoir déchargé une intentionnellement était respectivement de 1,53, 0,98 et de 0,57. Or, une hausse spectaculaire est observée en période postpandémique. Entre 2021 et 2024, les taux moyens d’inculpation pour une infraction relative aux armes à feu ont carrément explosé, augmentant de 70 % dans le cas des braquages (2,6), de 267,3 % pour leur utilisation lors d’un passage à l’acte (3,6) et de 531,6 % dans le cas des décharges intentionnelles (3,6) ! Cette saisissante progression qui suit la levée des restrictions sanitaires est aussi observée aux États-Unis, où la réouverture des communautés est associée à une aggravation d’une autre épidémie, celles des violences armées.

Tableau 3. Taux de personnes âgées de 12 à 17 ans inculpées d’une infraction relative aux armes à feu (AAF), Québec, 2000 à 2024

Bien qu’il soit tentant de le faire, il est pour l’heure impossible d’établir un lien causal entre les impacts psychosociaux de la gestion sanitaire de la COVID-19 et la hausse des manifestations de violences armées en période postpandémique. Les variations peuvent s’expliquer tant par les pratiques d’application des lois que par leur prévalence réelle. Il est néanmoins difficile de ne pas reconnaitre la synchronicité des phénomènes.

Il est admis que la pandémie a affecté la qualité de la santé mentale des personnes mineures en général et de
celles présentant des difficultés d’adaptation en particulier. Une revue systématique des effets de la pandémie révèle une augmentation significative des symptômes psychopathologiques chez les personnes âgées de moins de 25 ans.

L’expression symptomatique des difficultés affectant le bien-être varie toutefois selon l’âge. Les jeunes de 12 à 18 ans semblent avoir particulièrement souffert sur le plan social. L’isolement engendré par les mesures de confinement aurait exacerbé leur stress et leur détresse générale, les exposant à davantage de risques de développer des symptômes anxieux, d’inattention et d’hyperactivité. Au nombre des autres facteurs rattachés au développement de symptômes psychopathologiques chez les jeunes personnes exposées à la crise de la COVID-19 se trouvent la santé mentale des parents, le faible statut économique de la famille, le fait d’habiter de petits espaces, le fait d’avoir immigré, le manque d’activité physique, une diminution du temps de sommeil et une augmentation de celui consacré aux écrans.

Certes, les mesures de confinement ont affecté la santé mentale de tout un pan de la population. Elles ont cependant particulièrement fragilisé les personnes issues de groupes populationnels déjà vulnérables. En effet, des inégalités quant aux risques d’avoir été atteint par les conséquences des stratégies de gestion de la pandémie existent en raison des différents déterminants sociaux de la santé. La précarité économique, l’exclusion sociale, les inégalités économiques, le racisme et les expériences d’adversité sont autant de conditions de vie susceptibles d’affecter le bien être des personnes. Ces conditions caractérisent aussi les milieux de vie où les violences armées sont les plus susceptibles de se manifester et qui contribuent, à leur tour, aux probabilités de développer ou d’aggraver les problèmes de santé mentale. C’est pourquoi il est pertinent, dans une perspective de prévention, de s’intéresser à la combinaison que constitue l’adolescence, les troubles de santé mentale et les violences armées. Une combinaison qui peut s’avérer explosive dans un contexte où l’équilibre des déterminants sociaux de la santé est bouleversé par une crise, comme celle de la COVID-19.

En somme, il est risqué d’attribuer l’augmentation des infractions relatives aux armes à feu perpétrées par les jeunes depuis 2021 aux impacts psychosociaux de la gestion de la pandémie. En contrepartie, il est difficile de passer sous silence leur concomitance.

D’une part, parce que certains jeunes présentaient sans doute a priori des difficultés psychopathologiques et sociales susceptibles de les exposer aux violences armées. Des difficultés qui ont possiblement été exacerbées par la crise de la COVID-19, fragilisant davantage leur bien être et influençant à la hausse les probabilités d’utiliser une arme. D’autre part, parce que les violences armées sont aussi une épidémie de santé publique. Chaque manifestation affecte le développement des personnes qui en sont auteures, victimes et témoins et contribue, à la manière d’un virus, aux risques que de nouvelles violences aient lieu. Cette contagion des violences armées, à la manière d’une crise sanitaire, affecte toutes les personnes des communautés touchées par leurs manifestations, incluant celles qui en sont responsables. C’est pourquoi il faut s’intéresser sérieusement aux stratégies mises en place pour la résorber.


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